Siegfried

Philippe Jordan
Orchestre de l’Opéra National de Paris
Date/Location
6 December 2020
Auditorium de Radio France Paris
Recording Type
  live  studio
  live compilation  live and studio
Cast
SiegfriedAndreas Schager
MimeGerhard Siegel
WotanIain Paterson
AlberichJochen Schmeckenbecher
FafnerDimitry Ivashchenko
ErdaWiebke Lehmkuhl
BrünnhildeRicarda Merbeth
WaldvogelTamara Banješević
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Reviews
forumopera.com

Siegfried est une fête

Au gré des multiples épisodes sur son maintien ou son annulation dans le contexte de la pandémie, le Ring 2020 de l’Opéra de Paris n’aura décidément ressemblé à aucun autre. Ainsi, son point final n’aura pas été Le Crépuscule des Dieux, mais Siegfried. Il ne s’est pas joué à l’Opéra Bastille, mais à l’Auditorium de Radio France. Rien qui ne soit transparent pour les auditeurs de France Musique, qui pourront suivre la diffusion de la Tétralogie dans le bon ordre, entre le 26 décembre et le 2 janvier prochains ; mais rien non plus qui n’ait pas demandé aux équipes de l’Opéra et de Radio France, techniciens comme musiciens, un don de soi et une capacité d’adaptation qui forcent le respect.

Qu’au don de soi et à la capacité d’adaptation s’ajoutent l’investissement et l’enthousiasme, et notre respect se transforme en franche admiration. Avec son nombre restreint de personnages et ses longs épisodes instrumentaux, Siegfried est peut-être l’épisode du Ring où Richard Wagner confie à son orchestre les plus grands défis. Animer de nombreux monologues ; soutenir une action qui, tout entière, se concentre sur le parcours initiatique d’un adolescent s’apprêtant à devenir un homme ; s’imposer, au fond, comme le vrai narrateur de cette deuxième journée, qu’il s’agisse de faire entendre, au deuxième acte, les fameux « murmures de la forêt », ou d’annoncer avec fracas, au début du III, la prochaine chute des Dieux. Et les musiciens de l’Opéra sont une fois de plus au rendez-vous : précis, incisifs, ils plongent sans état d’âme au fin fond de cette partition envoûtante et monstrueuse pour en sortir plus qu’un décor, un ton et une atmosphère. On aurait parfois voulu que cette atmosphère fût plus allègre encore, car Siegfried est au Ring ce que le Scherzo est à une symphonie de Beethoven, un bouillant interlude avant les embrasements du grand final. Mais Philippe Jordan sait qu’en canalisant son orchestre, il en tire le meilleur : des plans sonores clairs et francs, un discours au développement savamment distribué, un souffle qui attise les braises sans laisser l’incendie se répandre.

Cela se justifie d’autant plus que, dans le rôle éponyme, Andreas Schager n’a pas besoin qu’on le pousse pour s’enflammer. Son Siegfried n’est pas seulement solide, il semble insubmersible. Indifférent aux obstacles colossaux de la scène de la Forge, il saute dedans à pieds joints et s’amuse de chaque piège. Au bout de la représentation, la tessiture si tendue du dernier acte finit par lui poser quelques problèmes ? Il surmonte toujours, sans se départir d’un sourire enfantin. Tant de jubilation devant tant de difficultés : voilà Siegfried ! Il faudrait toujours le chanter comme ça, sans connaître la peur, avec une insouciance confinant à l’insolence. A contrario, les premières mesures de Ricarda Merbeth sonnent précautionneuses. Rapidement pourtant, cette Brünnhilde gagne en aisance, maîtrise son vibrato, canalise ce que le timbre peut avoir de métallique pour donner, dans « Ewig war ich », une brûlante réplique à son partenaire. Autour de ce duo, rien ne dépare : on a vu des Mime plus inquiétants que Gerhard Siegel, mais guère de plus sonores, ni de plus théâtraux. Jochen Schmeckenbecher confirme, après un superbe Or du Rhin, qu’il saisit toutes les ambiguïtés et les zones d’ombre d’Alberich, et Fafner trouve en Dmitry Ivashchenko une voix encore jeune, mais parfaitement à l’aise dans la partie de l’ambitus qui se trouve sous la portée. Iain Paterson continue de faire profil bas, mais le Wanderer n’est déjà plus Wotan : ce promeneur égaré, appelant au crépuscule des Dieux mais hésitant au moment de le provoquer, piégeant Mime et Alberich dans les filets de sa maïeutique mais échouant à se faire l’Eraste de son petit-fils, n’a plus besoin de tempêter et d’ordonner. Face à l’Erda éloquente de Wiebke Lehmkuhl, il se montre à son meilleur, homme qui doute, dont la voix claire souligne un art des mots à pleine maturité.

Sur le plateau bien rempli de Radio France, Philippe Jordan n’a plus qu’à féliciter ses musiciens, qui célèbrent sa dernière représentation lyrique en tant que Directeur musical de l’Opéra de Paris en lui apportant du Champagne : quand on vous dit que Siegfried est une fête !

Clément Taillia | 23 Décembre 2020

olyrix.com

Siegfried de Wagner: l’Opéra de Paris enregistre à Radio France

L’Opéra de Paris enregistre à Radio France “Siegfried”, troisième épisode de la Tétralogie Wagnérienne, après avoir capté les trois autres volets à Bastille, pour une retransmission dans l’ordre durant les fêtes.

L’Orchestre de l’Opéra National de Paris combine ici encore les qualités déployées dans les trois autres épisodes, comblant ainsi le cycle qui marque symboliquement la fin du mandat de Philippe Jordan. Le Directeur musical (désormais de l’Opéra de Vienne) aura en effet sauvé ce Ring prévu pour sa dernière saison, avec l’appui du nouveau Directeur Général de l’Opéra de Paris, Alexander Neef (présent en salle tout au long de cette grande dernière, aux côtés de la Wagnérienne Ministre de la Culture Roselyne Bachelot, de la Direction de Radio France et de France Musique).

Le son orchestral est à la fois ample dans la masse et limpide dans l’articulation. Les timbres plongent dans les profondeurs ténébreuses de la forêt et de la caverne où s’ouvre l’œuvre, comme ils jaillissent vers la lumière héroïque en traversant la tendre suavité des chants d’oiseaux et de l’amour des tourtereaux. Chaque instrument, pupitre, et tous ensemble, Philippe Jordan les dirige avec son investissement clair et tonique, toujours aussi intense et tenant la distance.

Les chanteurs, contrairement à Bastille où ils étaient à l’avant-scène, sont ici derrière l’orchestre (dans les gradins qui auraient donc également dû être condamnés si du public avait été admis, pour respecter les mêmes distanciations : réduisant encore d’autant une jauge déjà très réduite). Les solistes lyriques doivent donc ici percer le son de l’orchestre, ce qui n’est nullement un problème pour le ténor d’Andreas Schager, a fortiori pour son Siegfried qui entre sur des Hoiho héroïques. La voix transperce comme des coups de poignard et se déploie avec l’intense longueur d’une lance. Schager comme Siegfried ne connaît pas la peur, celle de projeter sa voix de tous ses moyens et constamment, quitte à déraper sur trois aigus (quantité négligeable au regard de l’intensité et des prises de risques). Même l’amour pour sa mère qu’il n’a pas connue, puis pour Brünnhilde qu’il embrasse, ne l’éveillent à la tendresse que pour mieux servir de rampe d’envol au lyrisme héroïque, dans une surenchère vocale à la bravoure assumée. Siegfried ressuscité dans cet épisode qui porte son nom (étant donné qu’il est enregistré après celui de sa mort dans Le Crépuscule des Dieux) est toujours aussi puissant. Il atteint même un nouveau sommet de ce cycle lorsqu’il resoude l’épée légendaire Notung avec une voix à l’image de la forge qu’il chante : en fusion sur un timbre de fournaise nourri par une immense soufflerie (le ténor mime même les coups de marteau en cadence avec le percussionniste). Il joint en effet à nouveau le geste à la parole, lançant tout autant son corps dans des sursauts frénétiques, écartant les bras, grand et vif comme il chante, levant même le genou au risque de frapper le pupitre.

Face à cette voix et ses mimes, Mime ne fait pas semblant et relève le défi du duel dans une lutte impressionnante, aux dimensions Tétralogiques. Avec intensité, déploiement et articulation, Gerhard Siegel incarne toujours aussi intensément que dans le premier épisode, épidermique même, ce personnage sournois dont l’acidité vocale est maîtrisée pour mieux se changer en douceur enjôleuse, avant de se déchirer sous les coups tranchants de ses propres consonnes révélant ses intentions. Le ténor allemand (face au ténor autrichien) va jusqu’au hoquet dans la colère et la maîtrise vocale qui plonge ensuite dans un grand legato de Lieder toujours puissant et endurant, jusqu’au bout de la force et forfanterie, perçant lui aussi le plus puissant sommet de l’orchestre.

Alberich s’impose aussi en frère de ce mime dont il reprend l’intensité marquée. Jochen Schmeckenbecher lance ses accents et intentions directement vers les aigus droits, marquant volontiers la colère et la fatigue de celui qui monte la garde devant le dragon qui garde l’anneau et le trésor.

Iain Paterson reprend son rôle de Wotan (de la première moitié du cycle), et donc désormais le bâton de pèlerin de ce Dieu devenu Wanderer (Voyageur errant). Il l’incarne avec une certaine distance, présente avec justesse combien il accepte son destin, comme il cèdera la route à Siegfried une fois vaincu. Le caractère apaisé sans être résigné ne peint toutefois pas le tableau complet du monde qu’il doit présenter et sur lequel il doit rappeler qu’il gouvernait. Le chanteur manquant de grave et de volume fait comprendre pourquoi le brasier dont il a entouré La Walkyrie et sa lance divine n’impressionnent pas Siegfried. Il sait toutefois ménager ses effets sur les silences de l’orchestre pour éveiller le dragon d’un riche murmure, mais moins pour éveiller Erda (l’orchestre le couvrant).

Fafner déploie les graves riches et longs attendus pour ce rôle, avec une ampleur très articulée qui conjugue le bâillement du dragon et la faim de l’ogre. Dimitry Ivashchenko présente ainsi plus de rondeur que de menace, mais sait mener la voix jusqu’à la suavité de son aigu couvert pour mourir. Erda se réveille également, avec la voix de Wiebke Lehmkuhl. Elle qui a déjà vu L’Or du Rhin et surtout Le Crépuscule des Dieux s’anime progressivement, sur les larges résonances de son médium, d’un souffle long et cotonneux mais qui se marque de plus en plus. Brünnhilde, troisième et dernier personnage qui s’éveille dans cet opus, déploie très progressivement chaque phrasé et l’ensemble de sa voix, comme encore éblouie du soleil et de l’amour qu’elle découvre. Les paroles délicates enflent vers d’importantes lignes, l’éveil vocal est porté par son fameux leitmotiv qui émerge également et cet immense duo final avec Siegfried. Les couleurs se précisent mais le cœur du son proposé par Ricarda Merbeth reste peu perceptible, manquant d’appui sur les reprises d’air.

Cette version pourtant de concert, par la dramaturgie même de la musique wagnérienne et l’incarnation de ses interprètes (vocale et même physique) a certaines allures de mise en scène ou au moins en espace. Pour les besoins du son, les protagonistes percent le rideau sonore et, à l’inverse (mais correspondant tout autant à son personnage), l’oiseau de la forêt est chanté par Tamara Banješević depuis les hauteurs de cet auditorium boisé : sa voix aux reflets clairs tourne brillante et piquante dans la salle. C’est toutefois d’un oiseau wagnérien qu’il s’agit (et Siegfried la comprend parce qu’il a goûté au sang du serpent) : son pépiement même est donc appuyé, élancé (a fortiori avec cette soprano qui se balance sur les accents de la musique, comme elle le faisait en Woglinde).

Philippe Jordan qui aura convoqué durant tout ce Cycle le tranchant de l’épée et le fer de lance, menant un combat d’escrimeur au fil de ces riches heures, referme ainsi son mandat, boucle la boucle du Ring et laisse l’anneau de son engagement à l’Opéra de Paris, pour aller vers d’autres Ors, au-delà du Rhin (à Vienne).

Ôlyrix | 06/12/2020

Rating
(6/10)
User Rating
(3/5)
Media Type/Label
Technical Specifications
619 kbit/s VBR, 44.1 kHz, 1.0 GByte (flac)
Remarks
Broadcast (France Musique, transmission date: 30 December 2020)
Concert performance
According to the France Musique website this is a live compilation from 4 December (dress rehearsal) and 6 December (concert performance) however the announcer says it’s a recording from the concert perforamance.
This recording is part of a complete Ring cycle.