Tristan und Isolde
| Tristan | Stuart Skelton |
| Isolde | Anja Kampe |
| Brangäne | Tanja Ariane Baumgartner |
| Kurwenal | Iain Paterson |
| König Marke | Kwangchul Youn |
| Melot | Alex Marev |
| Ein junger Seemann | Bergsvein Toverud |
| Ein Hirt | Bergsvein Toverud |
| Steuermann | Clemens Frank |
Coup de chaud à Montpellier
A ceux qui doutaient encore de ce que représente en terme d’énergie (positive cela va de soi !) dépensée une production de Tristan und Isolde (fût-elle en version de concert), l’unique représentation du 11 juillet dans le cadre du Nouveau Festival Radio-France Occitanie Montpellier aura servi de parfaite illustration.
C’est le troisième acte qui aura révélé l’ampleur de la difficulté de chanter sur une scène de toute évidence bien moins climatisée que la salle elle-même. Par ces journées de canicule extrême à Montpellier, se lancer dans Tristan relève d’un défi difficilement commensurable. Le pauvre Iain Paterson (Kurwenal) a fini par y perdre entièrement sa voix, et le colosse Stuart Skelton a également terminé sa prestation au bord de l’épuisement (mais enfin existe-t-il dans l’histoire de la musique un rôle aussi assassin pour un chanteur que le Tristan du troisième acte ?). Entre le premier et le troisième acte Skelton a dû boire sur scène l’équivalent de trois bouteilles d’eau, il s’est départi de sa veste, puis de son gilet de costume et finalement, pendant le III, il a même arraché ses boutons de manchettes mousquetaires pour retrousser ses manches ; à la fin il lui arrivait même de ne pas se lever de sa chaise pour chanter, tant l’épuisement le guettait.
Pour autant, et quelles qu’aient pu être les difficiles conditions d’exécution de ce Tristan, nous avons assisté à un magnifique moment de musique ; il était étonnant d’entendre, aux deux entractes, les spectateurs échanger avec une ferveur peu commune sur les innombrables moments d’exception qui ont parsemé cette représentation.
A commencer par la prestation d’ensemble de l’orchestre philharmonique de Radio-France, dirigé par Jaap van Sweden, nommé à ce poste en 2024. A quelques jours d’intervalles, il nous aura donc été donné d’assister à deux représentations de très haut niveau d’orchestres français dans un répertoire germanique où les références ne manquent pourtant pas ; à Aix, une Femme sans ombre enlevée de main de maître par Klaus Mäkelä à la tête de l’orchestre de Paris et ce soir ce Tristan qui doit beaucoup à ses solistes instrumentistes : il faut les citer tant ils ont magnifié la partition : les premiers hautbois, violoncelle, violon, cor anglais, clarinette basse, ont su donner dans leurs interventions ce supplément d’âme qui transforme une phrase en un discours éloquent. De même les cordes (des premiers violons aux contrebasses) dans le prélude du III, ont su insuffler l’ambiance sombre et nostalgique de l’attente éperdue et désespérée de la bien-aimée.
Mais au-delà de ces individualités brillantes, c’est la prestation d’ensemble de l’orchestre qu’il faut saluer. La séduction fonctionne dès le premier accord du prélude. La lecture soignée, intelligente en ce qu’elle permet à l’auditeur de discerner chacune des intentions ; on avait l’impression de tout saisir du discours tant celui-ci était fluide, sculpté dans la masse. Et encore le soin notable apporté à ne pas couvrir les voix (s’agissant d’une version de concert, l’orchestre n’est pas en fosse, donc à même hauteur que les chanteurs avec tous les risques de submersion que cela implique) .
Le plateau vocal est donc très contraint ce jour ; il n’en est pas moins convaincant et dominé par Anja Kampe, une Isolde superlative. Aidée de sa partition et d’une paire de lunettes d’une folle discrétion (et élégance), elle habite un personnage qui n’a plus de secret pour elle. Elle lance les chevaux dès l’arioso introductif et délivre un monologue au I qui met en valeur toute l’humanité du personnage : ce n’est pas tant dans les fortissimi ou les suraigus (certains étaient un peu courts) que Kampe convainc, c’est dans le mezzo tellement habité et le cantabile qu’elle sait révéler à la moindre occasion.
Stuart Skelton, le seul se passant de partition, donne de Tristan l’image d’un géant aux pieds d’argile ; ce soir Skelton a souffert de la chaleur et si ses aigus n’ont (pratiquement pas) eu à en pâtir, c’est la projection impressionnante pendant deux actes et demi, qui a fini par se montrer vacillante. Mais quel engagement de sa part, on ressent combien ce rôle lui colle à la peau et combien il a de choses à lui faire dire.
On l’a dit, Iain Paterson s’est éteint progressivement au fil des actes ; on aimera réentendre dans de meilleures conditions son Kurwenal, dont on pressent qu’il en a la maîtrise. Magnifique Roi Marke de Kwangchul Youn ; la noblesse du chant est prenante et convient si bien au personnage (notamment au III). Nous découvrons avec plaisir la voix argentée de Tanja Ariane Baumgartner qui est une Brangäne sans cesse sur le qui-vive. Il lui a fallu quelque temps au premier acte pour entrer dans son personnage mais elle l’a ensuite bien habité.
Distribution parfaitement complétée par le Melot d’Alex Marev, le timonier de Clemens Franl ; Bergsvein Toverud incarnant quant à lui le berger et le jeune marin.
Ce qui s’appelle maintenant le Nouveau Festival Radio-France Occitanie Montpellier est dirigé depuis 2023 par Michel Orier, directeur de la Musique et de la Création de Radio-France. C’est cette année (du 5 au 18 juillet) la 41e édition et deux opéras étaient programmés parmi les centaines de spectacles : Didon et Enée et, donc, ce Tristan und Isolde qui restera comme l’un des hauts faits de cette édition.
Thierry Verger | 13 juillet 2026
Tristan et Isolde, ou l’amour à mort
Sous la baguette précise et impérative de Jaap van Zweden, directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Radio France, l’urgence et l’épure président à l’interprétation d’une partition iconique. Dès son saut sur l’estrade, le chef attaque le Prélude ! Avec des musiciens surinvestis (dont le splendide pupitre de violoncelles et celui des hautbois), il construit une dramaturgie wagnérienne plus tenace qu’une mise en scène tant elle est aisément mouvante, malléable, avec de voluptueux pics d’incandescence ou bien des solos qui spatialisent le chant. Pour exemple, la consternation du roi Marke surprenant les amants est traduite par son duo avec clarinette basse, d’une éloquence persuasive.
Encore plus étendu et réitéré, le solo de cor anglais personnifiant le berger (en coulisse à l’acte III) exalte à nu la solitude de l’exilé Tristan sur sa terre bretonne. On regrette d’ailleurs que le nom de ces solistes ne figure pas sur le programme de salle, ainsi que celui de l’instrumentiste (trompette naturelle « Wagner ») qui annonce l’arrivée du vaisseau d’Isolde.
En sus des préludes orchestraux (actes I et III), la débauche des leitmotive instrumentaux s’entremêle au chant soliste en toute lisibilité et sans l’alanguissement d’un quelconque pathos. Ainsi, le Prélude s’étale sobrement depuis le nœud gordien des leitmotive divergents du désir (ascendant et descendant). Au fil des actes, la trame orchestrale conduit le drame, lui aussi polyphonique. Elle sculpte la rébellion d’une princesse irlandaise, jouet du destin ; elle se substitue au pouvoir magique des filtres de mort et d’amour ; se condense en une gradation lumineuse (« Descend sur nous, nuit d’amour ») ou bien s’arc-boute aux hallucinations du héros mourant.
Ce tissu complexe de motifs n’est plus un simple inventaire, mais devient une véritable dynamique en action (sous-titre de Handlung, c’est-à-dire « action dramatique », donné par Wagner) qui anime la légende médiévo-romantique. Sans étiquette, l’errance psychique des protagonistes y est ainsi perméable pour tous les auditeurs. N’omettons pas la trame chorale des marins du 1er acte. Car leurs interventions sont autant de tsunamis qui débordent sur le Corum de Montpellier grâce à l’excellence du Chœur d’hommes de Radio France, préparé par Edward Ananian-Cooper.
Une distribution éblouissante, dominée par le ténor Stuart Skelton
En version concert, le concours des chanteurs est certes libéré de la mise en scène, mais potentiellement dangereux par l’affrontement avec l’orchestre sur le même plateau. D’autant que le chef ne fait pas le choix d’en tamiser les pics d’intensité. Il faut aussi compter sur les conditions de la représentation : la canicule fatigue les athlètes internationaux que sont les interprètes wagnériens.
Les deux protagonistes conservent une forte personnalité vocale, depuis leur affrontement jusqu’à leur fusion explosive sitôt le philtre d’amour absorbé. La soprano Anja Kampe (Isolde) s’engage pleinement dans la fière psyché d’une princesse souffrant d’être « la servante du vassal du roi » : aigus claquants (contre-ut aisé), récitatifs au scalpel. Si sa passion amoureuse éclate avec une plénitude engagée au deuxième acte, la fatigue ne lui permet guère de bien conduire la Liebestod extatique qui conclut le drame.
En revanche, le parcours graduel de Stuart Skelton (Tristan), seul interprète à chanter sans partition devant les micros de Radio France, est exemplaire. Demeurant sur la réserve au premier acte, sa prestation est magnifiée durant la nuit d’amour malgré la distance (réelle) qui sépare les deux interprètes sur le long plateau. Tombant la veste, puis retroussant les manches de chemise, le ténor australien devient flamboyant dans le duo avec Kurwenal, suivi du monologue du troisième acte. Il ne joue pas, il est le Tristan halluciné dont la ligne de chant balance entre douleur et désir inassouvi. Sans sacrifier à la justesse du chromatisme, la densité de ses aigus sur « ewig » (éternel) se grave dans nos mémoires.
Tanja Ariane Baumgartner (la suivante Brangäne) est une somptueuse mezzo au timbre chaleureux dont la projection sans faille et le charisme la placent à égalité avec Isolde durant l’acte initial. La basse Kwangchul Youn (Roi Marke) transmet efficacement la noblesse chevaleresque dans son récitatif « wotanien » perpétuant les rites féodaux. Le baryton Iain Paterson (Kurwenal) assume avec personnalité le rôle du fidèle écuyer de Tristan (duo du troisième acte), brutalement défaillant dans le registre aigu (les effets de la canicule ?).
L’intervention du traître Alex Marev (Melot) demeure correcte, tandis que l’engagement de jeunes artistes de l’Académie de l’Opéra de Paris se révèle un tremplin judicieux : le ténor Bergsvein Toverud (un berger et un jeune matelot) initie la représentation avec assurance alors que le baryton Clemens Frank (le timonier) se montre réactif.
Au sein d’un festival toujours multiculturel, le retour acclamé de productions lyriques – le baroque et Wagner – marquera-t-il le retour à l’une de ses vocations historiques : exhumer les fresques lyriques de qualité ? Après le succès de Fervaal de d’Indy (2019) in loco, le public attend le Bacchus prévu de Massenet, et pourquoi pas, le Prométhée de Fauré créé aux arènes de Béziers (Occitanie) en 1900 …
Sabine Teulon Lardic | 15 juillet 2026
Tristan d’un grand soir à Montpellier
L’Orchestre Philharmonique de Radio France dynamise la partition symphonique pendant plus de quatre heures sous la direction énergique de Jaap van Zweden, pourtant construite sur des tempi lents, qui font durer le premier acte près d’une heure vingt-cinq, alors qu’il tient habituellement en une heure quinze à peine sous la plupart des battues. Avec des cordes toujours compactes, très lyriques à défaut d’être vraiment sensibles dans les grandes pages d’amour (c’est le seul reproche que nous pourrons apporter à cette interprétation), le futur directeur musical néerlandais n’hésite jamais à pousser le volume sonore à ses limites. Les cuivres suivent cette ligne sans jamais défaillir, jusqu’à la trompette spécialement faite pour cet opéra, qui se démarque d’un 3ème acte dans lequel il faut aussi citer le cor anglais et plus encore le hautbois solo – magnifique depuis le début de la soirée – ainsi que les soli du premier violon Nathan Mierdl. A l’Acte I, c’est le premier alto qui se démarque du quatuor, laissant briller ensuite la première violoncelle à l’Acte II, dans un ensemble d’un flux constant, apte à imbriquer tous les leitmotivs et toutes les actions du livret sans jamais perdre en dynamique.
La distribution se compose majoritairement de grands habitués, connaisseurs de leurs rôles depuis au moins une décennie. Et si, à l’époque, ils avaient de la concurrence sur les plus grandes scènes, on peut dire sans prendre beaucoup de risques que Stuart Skelton est le meilleur Tristan actuel, et Anja Kampe la meilleure Isolde. Pour elle, il semble que l’orchestre pourrait enflammer encore plus la scène aux actes I et II sans que cela puisse la gêner, tant elle surpasse systématiquement tout en puissance et en volume sonore dans les grands moments. Et si elle se montre moins vigoureuse pour sa Liebestod, le fait qu’elle arrive harassée dans les derniers instants lui procure une véritable force dramatique, là où Stemme dans sa plus grande période (et pour le moment Davidsen) possédait ou possède encore trop de réserves vocales pour entraîner de manière authentique l’héroïne dans la mort.
Quant à Stuart Skelton, si on l’a connu plus ou moins aguerri depuis sa prise de rôle à Baden-Baden en 2016, il est aujourd’hui plus vaillant que jamais pour porter le rôle de Tristan. Il est aussi le seul dans cette version de concert à vouloir jouer scéniquement, au début avec Kurwenal, puis ensuite seul pour tenter d’ajouter un style demi-scénique à la profondeur du texte et du chant, par exemple en s’asseyant pour tenir certains passages lorsqu’il voit venir la mort. Iain Paterson incarne encore avec robustesse son écuyer, en tout cas dans les deux premiers actes, car il s’engorge rapidement au 3ème et doit ensuite moduler pour rester bien sonore jusqu’à la fin de l’opéra. Kwanchul Youn peut parfois afficher les mêmes difficultés aujourd’hui dans des rôles longs, mais n’en a cure pour celui du Roi Märke, auquel le vibrato marqué donne une fragilité magnifiquement adaptée au grand monologue.
La Brangäne de Tanja Ariane Baumgartner s’inscrit dans le même niveau de qualité, un peu moins puissante que Kampe mais bien présente dans les passages importants, seulement desservie par le fait d’avoir été placée à cour en coulisse pour ses appels, qui auraient trouvé bien plus d’impact lancés d’un 3ème ou 4ème balcon derrière le public du grand Opéra Berlioz. Le Chœur d’Hommes de Radio France tient ses parties avec la même hardiesse qu’une distribution dont seul Alex Marev ressort peut-être ce soir moins robuste en Melot. Car même pour les autres petits rôles, le chant est splendide grâce aux deux chanteurs déjà remarqués dernièrement dans les spectacles de l’Académie de l’Opéra de Paris : si Clemens Frank chante trop peu pour se démarquer en Steuermann (Timonier), Bergstein Toverud à qui vient d’être décerné le Prix du Cercle Carpeaux en avril est l’un des meilleurs Hirt (Pâtre) et Junger Seemann (Jeune marin) que nous ayons jamais entendus dans l’œuvre.
En 2012, le remplacement de Myung-Whun Chung dans une version de concert de Tristan à Pleyel avait validé le poste de directeur musical de Mikko Franck à l’Orchestre Philharmonique de Radio France. Quatorze ans plus tard, il est probable que cet ouvrage scelle à nouveau une étape importante entre la formation et son prochain chef, à retrouver ensemble dès le 25 septembre dans la même œuvre à la Philharmonie de Paris, mais pour un seul acte et avec Miina-Liisa Värelä en Isolde.
Vincent Guillemin | 13 juillet 2026
Tristan et Isolde : le souffle d’un collectif au Festival Radio France
Pour cette soirée, tout commence par l’orchestre ! Dès les célèbres accords de Tristan et Isolde, Jaap van Zweden et l’Orchestre Philharmonique de Radio France installent cette tension si particulière qui ne quittera plus la salle. Dès les premières mesures, toute la palette émotionnelle de l’œuvre semble déjà contenue dans la partition : la colère d’Isolde, l’amour incandescent des amants, la compassion, la tendresse, mais aussi cette quête permanente d’un apaisement qui ne viendra jamais tout à fait.
Cette version de concert offre un privilège plutôt rare : celui de pouvoir observer cet immense orchestre à l’œuvre. Libéré des décors et de la mise en scène, le regard se porte naturellement sur les pupitres, sur les échanges entre les musiciens et leur chef, et l’on mesure pleinement combien Wagner fait de l’orchestre un véritable personnage du drame.
Le chef fait le choix de laisser respirer la musique sans jamais l’alourdir. Les tempi, plutôt vifs et toujours animés d’une belle énergie, entretiennent une tension dramatique continue qui empêche toute impression de longueur. Cette vitalité culmine au troisième acte où Jaap van Zweden, presque bondissant sur son pupitre, dirige avec un engagement communicatif, multipliant les regards vers les chanteurs comme vers les musiciens afin de maintenir cet équilibre si délicat entre la scène et l’orchestre.
Les sonorités déployées sont d’une grande richesse. Les cordes savent se faire brûlantes lorsque la passion envahit les amants, tandis que les harpes, les bois et les violoncelles enveloppent la nuit du deuxième acte. Les cuivres apportent ensuite toute leur puissance aux grands élans dramatiques sans jamais céder au trop facile effet spectaculaire. L’orchestre joue volontiers sur les contrastes et les couleurs, parfois avec une énergie presque électrique, mais toujours au service du récit.
Le grand duo d’amour en constitue sans doute le plus bel exemple. La tension n’y retombe jamais. Elle se nourrit au contraire de longues respirations où l’orchestre semble porter les voix bien plus qu’il ne les accompagne. Cette vibration continue traverse peu à peu toute la salle et rappelle combien, dans Tristan et Isolde, Wagner confie peut-être à l’orchestre la plus belle part de son drame.
Le Chœur d’hommes de Radio France, peu sollicité, impressionne par son homogénéité, sa diction et une puissance toujours maîtrisée. Chacune de ses apparitions au premier acte apporte cette couleur sombre et noble qui participe pleinement à l’univers de l’œuvre.
Anja Kampe, une Isolde intensément habitée
Dès son entrée, Anja Kampe impose une Isolde pleinement incarnée. La soprano ne chante pas seulement le texte, elle lui donne un relief constant, colore chaque intention, chaque mot, chaque regard. Son personnage semble mûri de longue date, porté par une réflexion dramatique qui donne immédiatement vie au récit.
Au premier acte, la soprano impressionne par son autorité. Les attaques sont franches, la diction exemplaire et la projection remplit sans difficulté le vaste espace du Corum. Les graves, d’une profondeur saisissante, répondent à des aigus puissants, jamais forcés, tandis que le médium conserve une richesse constante. La princesse blessée puis furieuse prend corps sous nos yeux avec une facilité presque déconcertante.
Le second acte révèle une autre facette de son talent. Les « Tristan » lancés à son partenaire sont d’une intensité théâtrale remarquable. Soutenus par une technique solide, les aigus traversent naturellement la masse orchestrale et trouvent un écho dans le regard complice échangé avec son partenaire. On croit profondément à cette rencontre, tant la relation entre les deux artistes paraît naturelle.
Au Liebestod, enfin, la tension laisse place à une sérénité plus intérieure. Sans constituer le moment qui marque le plus durablement sa prestation, cette ultime scène confirme la maîtrise de l’ensemble du rôle. Au terme de ce marathon, la voix demeure remarquablement en place, le souffle reste généreux et l’émotion naît avec simplicité. On retiendra surtout cette Isolde de feu, princesse blessée puis amante passionnée, dont l’engagement ne se dément jamais.
Stuart Skelton, un Tristan profondément humain
Face à elle, Stuart Skelton livre un Tristan particulièrement attachant et touchant. Le rôle est un véritable marathon vocal, et le ténor en assume pleinement les exigences. La projection demeure solide tout au long de la soirée, franchissant sans difficulté un orchestre placé derrière les chanteurs dans cette version de concert.
Si quelques réserves apparaissent au deuxième acte, où certains aigus abordés piano perdent légèrement en aisance, elles restent rapidement oubliées tant le personnage prend vie. Car la force de Stuart Skelton réside moins dans une démonstration vocale que dans sa capacité à habiter chaque instant du drame. Les yeux souvent fermés, il écoute ses partenaires, sourit à l’orchestre, semble vivre la musique avant même de la chanter. Cette sensibilité permanente confère à son Tristan une humanité bouleversante.
Le troisième acte constitue naturellement le sommet de son interprétation. Fatigue, fièvre, hallucinations : tout semble pensé, construit, vécu. Porté par le superbe cor anglais, il fait évoluer son personnage sans jamais tomber dans l’excès. Son long délire devient un véritable moment de théâtre où chaque intention est accompagné d’un geste et d’une émotion nouvelle. Plus qu’un héros wagnérien, Stuart Skelton incarne un homme fragile, profondément amoureux, toujours sur le fil, dont les failles touchent autant que les élans héroïques.
Autour du couple mythique : une distribution solide
Dans le rôle de Brangäne, Tanja Ariane Baumgartner séduit par la beauté immédiate de son timbre. Une légère tension perceptible au début de la représentation disparaît rapidement pour laisser place à une ligne de chant ample et chaleureuse. Ses appels du deuxième acte, toujours très attendus, constituent l’un des très beaux moments de la soirée. La voix semble véritablement surgir de la nuit tout en conservant une parfaite lisibilité. Protectrice sans jamais être autoritaire, elle compose une Brangäne sensible et nuancée.
Dans le rôle de Kurwenal, Iain Paterson se montre investi, même si son interprétation convainc un peu moins que celles de ses partenaires. La projection demeure solide, mais la ligne de chant manque souvent de souplesse et d’émotion, laissant une impression plus réservée.
En Roi Marke, Kwangchul Youn retrouve toute la noblesse qui caractérise ce personnage. Le timbre conserve sa profondeur, la ligne reste élégante et le grand monologue exprime avec justesse la douleur d’un homme blessé plus que la colère d’un souverain trahi. On pourra regretter un vibrato désormais un peu marqué, qui atténue parfois l’émotion, mais la dignité de son incarnation demeure incontestable.
Les rôles plus brefs bénéficient eux aussi d’une distribution solide. Alex Marev campe un Melot autoritaire et immédiatement identifiable. Bergsvein Toverud, à la fois Jeune Marin et Berger, attire l’attention dès les premières mesures par un timbre clair et une poésie bienvenue. Enfin, Clemens Frank remplit avec sérieux les quelques interventions du Timonier.
Aurélie Mazenq | 14 juillet 2026
Un émouvant “Tristan et Isolde”
Sauf erreur, le Philharmonique de Radio France n’avait pas joué Tristan et Isolde (1865) depuis novembre 2015, déjà en concert, avec Mikko Franck. Jaap Van Zweden, lui, est un wagnérien expérimenté et en délivre une version intense et habitée, très précise et construite aussi. Les premières notes du Prélude ne relèvent pas du mystère, mais de l’entrée en matière – le directeur musical du Philhar’ a souvent ce côté direct, immédiat. Mais très vite la tension s’installe, le son se déploie, et la phalange, emmenée par le toujours impeccable Nathan Mierdl, gagne rapidement en étoffe, en plénitude, en profondeur et longueur de son. Van Zweden a de l’ouvrage une vision agile et active, mais toujours sculptée, contrastée, claire de lignes. Même dans les plages plus calmes par nature, comme le monologue de Marke à la fin de l’acte II, l’orchestre reste vibrant, concerné. Et l’acte III est de bout en bout magistral, avec un orchestre ivre de couleurs, éloquent et transporté dès le Prélude.
Incarnations sensibles
Avec une direction aussi agissante, le risque d’une version de concert, avec cet immense orchestre sur scène, est de couvrir légèrement les voix. Disons-le, l’écueil n’a pas toujours été évité. La distribution avait au demeurant la particularité de réunir des chanteurs habitués des rôles principaux, et de ce fait… parfois plus très jeunes. Leur compréhension intime des personnages a compensé sans mal l’absence de dispositif scénique. L’Isolde d’Anja Kampe rayonne de bout en bout, médium charnu, timbre chaleureux, aigus négociés avec soin, mais dardés avec éclat. Les mots sont précis, les nuances constamment expressives. Les dialogues avec la Brangäne de Tanja Baumgartner sont saisissants, en particulier au I – la voix de cette dernière, aigus faciles, mais timbre plus sombre, se confond parfois avec celle d’Isolde.
Et dans le duo d’amour du II, Kampe va plus loin encore dans la caractérisation que le Tristan de Stuart Skelton. Le ténor et Van Zweden se connaissent fort bien : le premier étant à l’affiche du Ring enregistré à Hong-Kong pour Naxos et il a chanté l’acte I de La Walkyrie à la Philharmonie de Paris sous la direction du second. Au début, timbre un peu mat, on se demande s’il ne s’économise pas un peu ; mais à la fin du II, il gagne en brillance et en relief. Et le III est somptueux, supérieurement phrasé, d’une sensibilité qui tire les larmes. Chaque inflexion du texte est irrésistible : il est le personnage.
Fragilités et rais de lumière
Son Kurwenal, Iain Patterson semble ce soir-là lutter contre lui-même – certains mots, certaines notes, lui ont échappé, la voix semblait sèche, forcée, et lui souffrant. Mais cette fragilité objective a paradoxalement renforcé l’émotion réelle dégagée par le personnage à l’acte III. Le Roi Marke était chanté par Kwangchul Youn, autre wagnérien reconnu : si la couleur et le timbre sont splendides, le vibrato colonise désormais un peu la ligne, empêchant l’émotion de se libérer pleinement. Mais là encore, quelle justesse de ton, quelle présence, encore accrue au III ! Le Melot d’Alex Marev (artiste en résidence à l’Académie de l’Opéra national de Paris) a la voix idoine pour son rôle bref mais ingrat. Le Berger et le Jeune marin de Bergsvein Toverud apportent le rai de lumière qui éclaire un peu la nuit immense. Saluons aussi le relief et la force du Chœur d’hommes de Radio France, préparé par Edward Ananian-Cooper.
Le propre d’un grand chef est de transcender un plateau, de porter ses chanteurs au-delà de leurs limites, mais en les soutenant avec une attention constante. Van Zweden et ses solistes font ainsi de la soirée un authentique voyage, aussi entêtant qu’émouvant.
Rémy Louis | 16 juillet 2026

